Depuis la prise du pouvoir par le Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD) le 5 septembre 2021, les autorités militaires avaient officiellement promis au peuple de Guinée une transition politique axée sur la refondation de l’État, le retour à l’ordre constitutionnel et l’organisation d’élections libres, inclusives et transparentes dans un délai raisonnable. Cette promesse avait suscité un grand espoir au sein de la population, fatiguée des crises politiques répétitives, des violences électorales et des tensions institutionnelles héritées des régimes précédents.
Cependant, au fil des mois, le processus de transition a progressivement révélé une orientation politique radicalement différente. Derrière le discours de : « rectification institutionnelle » et de : « moralisation de la vie publique », le CNRD semble désormais engagé dans une stratégie méthodique de confiscation durable du pouvoir politique par la restructuration forcée du système électoral et l’affaiblissement des principaux partis politiques du pays.
L’adoption d’un nouveau dispositif électoral sous contrôle quasi exclusif du Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (MATD), la marginalisation des formations politiques historiques, ainsi que la multiplication des mesures administratives contre les grandes forces de l’opposition alimentent les inquiétudes d’une large partie de l’opinion nationale et internationale.
De nombreux observateurs estiment que cette réforme électorale constitue moins un mécanisme de démocratisation qu’un instrument politique destiné à instaurer progressivement un véritable parti-État autour du mouvement dénommé : « Génération pour la Modernité et le Développement » (GMD), présenté comme la future plateforme politique du pouvoir militaire.
L’une des principales critiques formulées contre le système électoral actuellement imposé par le CNRD réside dans son caractère profondément opaque, unilatéral et juridiquement contestable.
Dans toute démocratie, les réformes électorales majeures doivent être précédées d’un large consensus national impliquant les partis politiques, la société civile, les organisations professionnelles, les institutions judiciaires ainsi que les partenaires internationaux. En Guinée, aucune véritable concertation inclusive n’a été organisée avant la mise en œuvre de cette réforme.
Le pouvoir militaire a préféré imposer des décisions administratives prises de manière unilatérale, sans débat parlementaire réel ni validation populaire crédible. Cette méthode viole non seulement l’esprit du pluralisme politique consacré par les instruments internationaux relatifs aux droits humains, mais également plusieurs principes fondamentaux du Code électoral guinéen qui exige neutralité, transparence et équité dans l’organisation des élections.
Le remplacement de la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) par la Direction Générale des Élections (DGE), placée directement sous la tutelle du MATD, constitue à cet égard une rupture grave avec les garanties minimales d’impartialité électorale.
Pourtant, malgré ses imperfections, la CENI reposait sur un modèle consensuel associant : les partis politiques de l’opposition ; la mouvance présidentielle ; l’administration territoriale ; ainsi que les représentants de la société civile.
Ce mécanisme permettait au moins un équilibre institutionnel relatif dans la gestion du processus électoral.
Alors que la DGE concentre désormais l’ensemble du processus électoral entre les mains de l’administration directement contrôlée par le pouvoir militaire. Une telle concentration des pouvoirs crée un conflit d’intérêt évident et détruit le principe de neutralité indispensable à toute compétition électorale crédible.
Plus grave encore, cette même administration a lancé une vaste opération dite : « d’évaluation des partis politiques de l’opposition », utilisée comme outil de pression politique contre ces derniers. Plusieurs partis ont été suspendus, menacés de dissolution ou empêchés de fonctionner normalement sous des prétextes administratifs largement contestés.
Derrière ce discours incongru de : « renouvellement de la classe politique » prôné par le CNRD et ses adeptes se cache en réalité une stratégie de démantèlement des grandes formations politiques qui dominent la scène politique guinéenne.
Les principaux partis visés dans cette purge sont notamment : l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG) ; le RPG Arc-en-ciel ; l’Union des Forces Républicaines (UFR) dont les leaders sont tous contraints à l’exil.
Ces formations politiques représentent, depuis plusieurs décennies, l’écrasante majorité de l’électorat guinéen. Malgré leurs divergences idéologiques et leurs rivalités électorales, elles constituent les principaux canaux d’expression politique de millions de citoyens.
Malheureusement, le CNRD semble déterminé à neutraliser ces partis pour se faire une place de choix sur l’échiquier politique guinéen.
La suspension administrative de plusieurs partis politiques, les restrictions imposées aux activités publiques des leaders de l’opposition, les intimidations judiciaires et les obstacles bureaucratiques traduisent une volonté manifeste d’écarter les grandes forces politiques capables de concurrencer la junte militaire qui veut à tout prix confisquer le pouvoir.
Pendant ce temps, cette même junte favorise l’émergence de dizaines de micro-partis politiques sans véritable base électorale, souvent qualifiés par ironie de : « partis-salons ». Ces formations, qui ne représentent généralement que leurs dirigeants, servent principalement à donner une apparence artificielle de pluralisme politique qui n’en ait pas une.
Le projet politique du CNRD semble ainsi reposer sur un double mécanisme :
éliminer progressivement les grands partis enracinés dans la population ;
puis construire une majorité artificielle autour du mouvement : « Génération pour la Modernité et le Développement » (GMD) grâce à une coalition de partis satellites dépendants du pouvoir.
Cette stratégie rappelle les systèmes de parti unique ou de parti dominant ayant marqué plusieurs régimes autoritaires africains au lendemain des indépendances comme le PDG – RDA en Guinée, une pratique qui ne correspond plus au mode actuel de gestion du pouvoir.
La récente organisation du référendum constitutionnel ainsi que l’élection présidentielle ayant consacré le Général Mamadi Doumbouya comme Président de la République pour un mandat de sept ans renouvelable ont profondément accentué les inquiétudes sur l’avenir démocratique de la Guinée.
Pour une large partie de l’opposition et de la société civile, ces consultations électorales ont davantage relever d’une mise en scène politique que d’un véritable exercice démocratique libre et transparent.
L’absence d’organe électoral indépendant, la restriction de l’espace civique, les limitations des libertés publiques, les arrestations d’acteurs sociopolitiques critiques ainsi que l’exclusion de facto des principaux partis politiques ont fortement entaché la crédibilité du processus.
Aujourd’hui, le gouvernement guinéen envisage d’organiser les élections législatives, sénatoriales et communales à la fin du mois de mai 2026 dans un contexte sociopolitique particulièrement préoccupant.
Alors que les grands partis politiques demeurent suspendus ou affaiblis, le CNRD semble préparer une stratégie visant à contrôler l’ensemble des futures institutions élues.
N’étant pas officiellement constitué comme parti politique, le mouvement politique – GMD chercherait désormais à soutenir plusieurs petits partis alliés afin d’obtenir :
– une majorité parlementaire ;
– ke contrôle des collectivités locales ;
– ainsi qu’une domination durable des institutions publiques.
Cette démarche constitue une menace sérieuse pour le pluralisme démocratique et risque de transformer les futures institutions publiques en simples instruments de validation des décisions du pouvoir exécutif.
L’histoire politique de la Guinée démontre pourtant qu’aucun projet d’exclusion politique durable ne peut garantir la stabilité du pays.
En cherchant à marginaliser les principales forces représentatives de l’électorat, le CNRD prend le risque d’aggraver dangereusement les fractures politiques, sociales et communautaires déjà très profondes.
Cette confiscation du jeu démocratique pourrait provoquer :
une radicalisation de l’opposition politique ;
une perte totale de confiance du peuple dans les institutions ;
une montée des tensions sociales entre la junte militaire et les forces sociopolitiques ;
ainsi qu’une instabilité chronique susceptible d’affecter durablement la paix et la cohésion sociale.
Sur le plan économique, l’absence de gouvernance démocratique crédible risque également de fragiliser davantage le climat des affaires, décourager les investissements étrangers et accentuer la précarité sociale dans un pays déjà confronté à une pauvreté massive et au chômage des jeunes.
La démocratie ne peut exister sans compétition politique équitable, sans liberté d’expression et sans institutions électorales indépendantes. Toute tentative de construction d’un parti-État par l’exclusion des adversaires politiques constitue une grave régression pour la Guinée.
Le peuple guinéen mérite des institutions républicaines fortes, impartiales et inclusives, non un système politique verrouillé au profit d’un groupe ou d’un pouvoir militaire cherchant à se perpétuer sous une nouvelle forme civile.
La stabilité véritable ne peut être obtenue ni par l’instauration de la peur, ni par les suspensions administratives des partis politiques, ni par des élections contrôlées d’avance. Elle repose avant tout sur le respect du pluralisme politique, de l’État de droit et de la souveraineté populaire.
C’est pourquoi, la junte militaire et son gouvernement doivent bon gré, mal gré revenir à la raison pour sauver ce qui reste de la transition afin d’éviter que le pays ne sombre davantage dans une impasse sociopolitique et économique dont le seul issue serait encore un éventuel coup d’Etat militaire.
Saikou yaya Diallo juriste-consultant, défenseur des droits de l’homme, responsable juridique du FNDC.
